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Tout à apprendre

“Il n’y a pas d’endroit où l’on peut respirer plus librement que sur le pont d’un navire.”  Elsa Triolet

labour

Notre première idée était d’être au volant. En quelque sorte, plutôt que d’être passager d’un paquebot pour traverser l’atlantique, nous avions envie de construire un bateau et de tenir la barre. Pas par goût du pouvoir. Mais parce que nous voulions expérimenter, trouver de nouvelles voies, faire autrement, ne pas nous laisser entraîner à commettre des injustices.  Ce qui signifiait qu’il allait falloir apprendre un grand nombre de métiers.

En commençant tout petit, nous prenions des risques mesurés. Mais nous n’en avions pas conscience au début. Des années après nous le réalisons. Nous voulions apprendre à être agriculteurs. Ce choix-là était conscient. Retour aux sources. Retour à la terre. Nous n’étions pas totalement des néophytes dans ce domaine. Il y avait des antécédents : souvenirs d’enfance, la "fatou" du Sénégal qui montre comment tenir le râteau, le jardin potager des parents. En Alsace, nous étions allés plus loin. Bernard avait fait plusieurs stages dans des fermes, dont la Ferme des Carrières (en biodynamie) à Pfaffenhoffen ; puis il s’était fait bûcheron à l’ONF ; j’avais un grand jardin potager, quelques poules, des lapins, deux ou trois chèvres...

Dans un livre, j’avais appris à faire du fromage, avec la recette du cantal, en pressant le caillé dans une petite presse, fabriquée à partir d’un serre-joint d’ébéniste transformé, et d’un petit tonneau en chêne qu’un tonnelier alsacien avait accepté de me fabriquer sur mesure. Et puis c’était l’époque du retour à la terre, l’après Mai 68, les librairies regorgeant de livres censés donner toutes les solutions aux problèmes : “Savoir revivre” le livre de Jacques Massacrier paru en 1973, est dans toutes les mains, c’est notre bible; encore aujourd’hui c’est un plaisir de le regarder ! (http://savoir-revivre.coerrance.org)

Tout cela ne nous donnait pas l’expérience accumulée par un fils d’agriculteur, mais enfin nous avions une petite idée.

La vente de notre grande maison alsacienne nous a permis d’acheter une propriété agricole, dans le département de l’Aude, au pied des Pyrénées. Douze hectares de landes et de prés et une maison. Il s’agissait de faire, en plus grand ce que nous connaissions déjà un peu, et surtout de vivre sans aucun revenu assuré, hormis le résultat de la vente de ce que nous allions produire : lait, fromage, plantes médicinales, le tout à 600 mètres d’altitude, dans un village isolé réparti en trois hameaux, totalisant 30 habitants. La création de la coopérative allait nous demander d’apprendre bien d’autres choses : le travail avec d’autres, la comptabilité, les prévisionnels et les bilans, l’informatique. Tout était à apprendre. Heureusement les débuts sont très lents. L’Herbier des Pyrénées n’a rien d’une “Start up”. Premier chiffre d’affaire, sur 10 mois : 80 000 Francs !

Nous aimions herboriser, et jardiner. Il a fallu apprendre la culture des plantes médicinales et aromatiques. Leur point commun, le seul peut-être c’est de soigner. En dehors de cela, elles sont très différentes. Les unes aiment l’eau, les autres non. Certaines craignent le gel (la verveine), certaines détestent être cultivées (l’arnica). Certaines n’ont jamais assez de soleil, d’autres le craignent. Il leur faudra parfois un sol riche, parfois un sol pauvre et caillouteux leur conviendra mieux. Que de découvertes ! Il faut aussi comprendre comment sécher ces plantes, comment les couper, les tamiser, avant ou après séchage. Dans ce domaine d’ailleurs, nous ne sommes pas encore au bout de nos peines, 30 ans plus tard... Nous recherchons dans de vieux livres ce qui a été écrit sur le sujet, rédigeons des fiches techniques, et, avec l’aide de trois étudiants de l’ISARA, un manuel dont par la suite, toutes les Chambres d’agriculture de France demanderont à acheter un exemplaire.

Il nous faut aussi apprendre à nous orienter dans le labyrinthe tortueux des aides à l’installation en agriculture, des demandes de subventions, indispensables pour assumer les quelques investissements : séchoirs, semences, plants...

Dans le château de Couiza, un stage de formation au BPA, brevet de production agricole est organisé. Ce diplôme est le sésame indispensable pour obtenir la DJA, Dotation Jeune Agriculteur, et l’adhésion à la MSA, mutualité sociale agricole, la sécu des agriculteurs. C’est parmi les stagiaires de l’année 1981/82, qui, tout comme nous, ont acheté quelques bouts de terre, que va se former le groupe qui créera en Février 1985, la coopérative "l’Herbier des Pyrénées". Puis à travers le stage ADEPFO, que nous organisons à la Maison de la Montagne, sur le plateau de Sault, d’autres vont se joindre : Marie R., Marie-Anne B., Pierre B., Isabelle B., Joëlle L., Jean-Luc E., Régis, Danièle S., Dominique B. À cette époque qui nous paraît si lointaine, Écocert n’existe pas. Nature et Progrès a créé une association, l’ACAB, Association des Conseillers en Agriculture Biologique, et ces conseillers (certains travaillent aujourd’hui encore à Écocert), viennent contrôler les exploitations et octroient le label Nature et Progrès, comme on disait alors. En fait il ne s’agissait pas à proprement parler d’un label, puisque l’état ne contrôlait rien, mais d'une mention. En 1986, tout change, Nature et Progrès fait homologuer par l’état le premier cahier des charges de l’Agriculture bio.(http://www.natureetprogres.org/nature_et_progres/histoire_nature_progres.html). 

Voila, en ce début d’année 1985, l’équipe est à peu près formée, nous avons obtenu des aides financières pour construire une dizaine de séchoirs, huit ou neuf d’entre nous ont réussi à avoir la fameuse DJA, nous avons trouvé un local. Nous déposons donc les statuts d’une coopérative agricole en bonne et due forme, les choses sérieuses peuvent commencer. Nous avons de la chance, dans notre région les plantes médicinales sont abondantes à l’état sauvage, du moins pour certaines d’entre elles. Les laboratoires homéopathiques seront parmi nos premiers clients. Notre toute première commande, qui part vers le Québec, sera préparée à St Louis et Parahou, dans notre cuisine, parce que le local n’est pas encore aménagé suffisamment... Mais ça y est nous y sommes !