Arcadie racontée par Dominique Kimmel

De 1978 à 2006, des Pyrénées aux Cévennes, Dominique Kimmel raconte l’histoire d’Arcadie. Une histoire qui est aussi, en filigrane, celle de la famille Kimmel-Brunet, avec ses difficultés et ses joies, ses déménagements, ses retrouvailles. Du “retour à la terre” des années 70 au statut de “chef d’entreprise” des années 2000, c’est l’histoire d’une initiative qui n’a jamais renié ni ses origines, ni ses rêves. Qui a su penser et agir différemment et mettre en place une activité économique centrée sur l’Homme et la nature.

1985néo-ruraux

Au commencement d'Arcadie

« Un bateau pavoisé sur la montagne.
Il jette son ancre dans les pins…
…il est fait de pierres noires et de rêves.
Son mousse est innocent, mais rusé son matelot.
Comment avons-nous fait pour survivre toutes ces années ?
Peut-être devons nous notre survie, au Soleil, éternel, notre vigie ! »
- Odysseus Elytis
Dominique Bernard Kimmel Au Champ, pionniers de l'agriculture et des marques BIO

Le tout début de l’histoire d’Arcadie se confond avec celle de Dominique et Bernard Kimmel.

Une histoire bien commune dans ces années-là : études supérieures (Faculté de psychologie pour elle, Sciences Politiques et Faculté de mathématique pour lui), puis le ras-le-bol, le dégoût de ce mélange d’abstraction et de matérialisme aveugle qui parle de progrès et de lendemains qui chantent, les deux mains collées sur les yeux, pour oublier la thalidomide, Minamata, Bopal, Séveso, et tous ces massacres sans noms qui jalonnent l’histoire du monde depuis que la découverte des moyens techniques a perdu de vue la sagesse. Alors est venue l’envie de reprendre contact avec ce que la vie a de plus élémentaire : la terre. Du jour au lendemain, on laisse tout tomber, les lendemains qui chantent, la position sociale, le troupeau dans le métro, et on reprend les choses à zéro.

Au départ, il y avait pour nous l’amour de la botanique, et des plantes. Nous faisons donc nos premières récoltes. Nous envoyons nos échantillons à des laboratoires ; très vite cela ne nous suffit plus. C’est la fin des années soixante-dix, et la seule agriculture que nous connaissons c’est l’agriculture biologique et bio dynamique. Et lorsque nous décidons de franchir le pas, de quitter la ville, et de nous installer comme agriculteurs, dans les Pyrénées, c’est vers la culture des plantes médicinales que nous nous tournons. Alors, toutes nos économies réunies, la maison vendue, nous quittons l’Alsace et nous achetons en 1981 à la SAFER, une toute petite propriété agricole dans le sud des Corbières, au pied des Pyrénées… 

Fondateur Arcadie 1970 Dominique Bernard Kimmel

Très vite, il nous apparaît qu’il faut “se mettre à plusieurs”, afin de pouvoir proposer une gamme de plantes suffisamment large pour intéresser une clientèle. Nous ne pouvons nous contenter de cultiver du thym, de la menthe et de la camomille. Il faut offrir un éventail assez large des plantes à usage traditionnel soit environ soixante-dix plantes. Nous commencerons avec cent vingt variétés. Certaines seront supprimées par la suite.

Nous constituons autour de nous un groupe de producteurs, pour lesquels nous organisons un stage de formation. Dans la même période, nous fondons avec les producteurs de plantes d’autres régions montagneuses françaises, le syndicat Simples (Syndicat Intermassifs pour la Production et l’Économie des Simples), dont Dominique sera, les deux premières années, la secrétaire générale (jusqu’au moment de la constitution de la coopérative “l’Herbier des Pyrénées”). Dans ce cadre, nous élaborons un cahier des charges de culture des plantes médicinales en agriculture biologique, avec la collaboration de Max Crouau de Nature et Progrès.

Tout à apprendre

“Il n’y a pas d’endroit où l’on peut respirer plus librement que sur le pont d’un navire.”  Elsa Triolet

Notre première idée était d’être au volant. En quelque sorte, plutôt que d’être passager d’un paquebot pour traverser l’atlantique, nous avions envie de construire un bateau et de tenir la barre. Pas par goût du pouvoir. Mais parce que nous voulions expérimenter, trouver de nouvelles voies, faire autrement, ne pas nous laisser entraîner à commettre des injustices.  Ce qui signifiait qu’il allait falloir apprendre un grand nombre de métiers.

En commençant tout petit, nous prenions des risques mesurés. Mais nous n’en avions pas conscience au début. Des années après nous le réalisons. Nous voulions apprendre à être agriculteurs. Ce choix-là était conscient. Retour aux sources. Retour à la terre. Nous n’étions pas totalement des néophytes dans ce domaine. Il y avait des antécédents : souvenirs d’enfance, la “fatou” du Sénégal qui montre comment tenir le râteau, le jardin potager des parents. En Alsace, nous étions allés plus loin. Bernard avait fait plusieurs stages dans des fermes, dont la Ferme des Carrières (en biodynamie) à Pfaffenhoffen ; puis il s’était fait bûcheron à l’ONF ; j’avais un grand jardin potager, quelques poules, des lapins, deux ou trois chèvres…

Dans un livre, j’avais appris à faire du fromage, avec la recette du cantal, en pressant le caillé dans une petite presse, fabriquée à partir d’un serre-joint d’ébéniste transformé, et d’un petit tonneau en chêne qu’un tonnelier alsacien avait accepté de me fabriquer sur mesure. Et puis c’était l’époque du retour à la terre, l’après Mai 68, les librairies regorgeant de livres censés donner toutes les solutions aux problèmes : “Savoir revivre” le livre de Jacques Massacrier paru en 1973, est dans toutes les mains, c’est notre bible; encore aujourd’hui c’est un plaisir de le regarder !

Tout cela ne nous donnait pas l’expérience accumulée par un fils d’agriculteur, mais enfin nous avions une petite idée.

La vente de notre grande maison alsacienne nous a permis d’acheter une propriété agricole, dans le département de l’Aude, au pied des Pyrénées. Douze hectares de landes et de prés et une maison. Il s’agissait de faire en plus grand ce que nous connaissions déjà un peu, et surtout de vivre sans aucun revenu assuré, hormis le résultat de la vente de ce que nous allions produire : lait, fromage, plantes médicinales, le tout à 600 mètres d’altitude, dans un village isolé réparti en trois hameaux, totalisant 30 habitants. La création de la coopérative allait nous demander d’apprendre bien d’autres choses : le travail avec d’autres, la comptabilité, les prévisionnels et les bilans, l’informatique. Tout était à apprendre. Heureusement les débuts sont très lents. L’Herbier des Pyrénées n’a rien d’une “Start up”. Premier chiffre d’affaire, sur 10 mois : 80 000 Francs !

Nous aimions herboriser, et jardiner. Il a fallu apprendre la culture des plantes médicinales et aromatiques. Leur point commun, le seul peut-être c’est de soigner. En dehors de cela, elles sont très différentes. Les unes aiment l’eau, les autres non. Certaines craignent le gel (la verveine), certaines détestent être cultivées (l’arnica). Certaines n’ont jamais assez de soleil, d’autres le craignent. Il leur faudra parfois un sol riche, parfois un sol pauvre et caillouteux leur conviendra mieux. Que de découvertes ! Il faut aussi comprendre comment sécher ces plantes, comment les couper, les tamiser, avant ou après séchage. Dans ce domaine d’ailleurs, nous ne sommes pas encore au bout de nos peines, 30 ans plus tard… Nous recherchons dans de vieux livres ce qui a été écrit sur le sujet, rédigeons des fiches techniques, et, avec l’aide de trois étudiants de l’ISARA, un manuel dont par la suite, toutes les Chambres d’agriculture de France demanderont à acheter un exemplaire.

Il nous faut aussi apprendre à nous orienter dans le labyrinthe tortueux des aides à l’installation en agriculture, des demandes de subventions, indispensables pour assumer les quelques investissements : séchoirs, semences, plants…

Dans le château de Couiza, un stage de formation au BPA, brevet de production agricole est organisé. Ce diplôme est le sésame indispensable pour obtenir la DJA, Dotation Jeune Agriculteur, et l’adhésion à la MSA, mutualité sociale agricole, la sécu des agriculteurs. C’est parmi les stagiaires de l’année 1981/82, qui, tout comme nous, ont acheté quelques bouts de terre, que va se former le groupe qui créera en Février 1985, la coopérative “l’Herbier des Pyrénées”. Puis à travers le stage ADEPFO, que nous organisons à la Maison de la Montagne, sur le plateau de Sault, d’autres vont se joindre : Marie R., Marie-Anne B., Pierre B., Isabelle B., Joëlle L., Jean-Luc E., Régis, Danièle S., Dominique B. À cette époque qui nous paraît si lointaine, Écocert n’existe pas. Nature et Progrès a créé une association, l’ACAB, Association des Conseillers en Agriculture Biologique, et ces conseillers (certains travaillent aujourd’hui encore à Écocert), viennent contrôler les exploitations et octroient le label Nature et Progrès, comme on disait alors. En fait il ne s’agissait pas à proprement parler d’un label, puisque l’État ne contrôlait rien, mais d’une mention. En 1986, tout change, Nature et Progrès fait homologuer par l’État le premier cahier des charges de l’Agriculture bio voir l’histoire de Nature et Progrès.

Voila, en ce début d’année 1985, l’équipe est à peu près formée, nous avons obtenu des aides financières pour construire une dizaine de séchoirs, huit ou neuf d’entre nous ont réussi à avoir la fameuse DJA, nous avons trouvé un local. Nous déposons donc les statuts d’une coopérative agricole en bonne et due forme, les choses sérieuses peuvent commencer. Nous avons de la chance, dans notre région les plantes médicinales sont abondantes à l’état sauvage, du moins pour certaines d’entre elles. Les laboratoires homéopathiques seront parmi nos premiers clients. Notre toute première commande, qui part vers le Québec, sera préparée à St Louis et Parahou, dans notre cuisine, parce que le local n’est pas encore aménagé suffisamment… Mais ça y est nous y sommes !

Création de la Coopérative agricole des plantes médicinales et aromatiques des Pyrénées

à Saint-Louis-et-Parahou, commune de 32 habitants, dans l’Aude. Personne alors ne croit à la pérennité de cette initiative, personne ne semble même se rendre compte de son existence, la Datar (Direction à l’Aménagement du Territoire) mise à part ; le jour de la constitution de la coopérative, les invités, Chambre d’Agriculture, mairie, Conseil Général, ne sont pas là. Nous sommes des “marginaux”, des “néo-ruraux”… Nous, soit une douzaine de familles à la tête chacune d’un petit morceau de terre et d’un grand idéal. Nous trouvons un local qui pourrait convenir à la coopérative pour stocker les plantes et installer un bureau où les producteurs-coopérateurs répondront au téléphone, à tour de rôle, une après-midi par semaine, à Espéraza, au lieu-dit Caderonne.

Espéraza, quel joli nom ! Convaincre la propriétaire de cette maison au bord de la départementale de nous louer sa maison se révèle très difficile. Il ne faut pas oublier que nous sommes des marginaux, que nous faisons peur ! Il faut une force de persuasion dont le simple souvenir, vingt ans après, me laisse encore épuisée, au vrai sens du terme. Mais ce n’est quand même pas “la mer à boire”, et nous parvenons à lui inspirer confiance ; la maison est grande, avec deux chambres, qui seront utilisées pour stocker les plantes, un salon qui servira de bureau, une cuisine, qui servira… de cuisine et de salle des apports, un grand grenier. Une fois par mois, le soir, nous nous réunirons tous pour apporter, observer, contrôler et, si tout va bien enregistrer nos récoltes, sur le “cahier des apports”.

45 g de pétales de rose, 217g de basilic, coupé au couteau… petites, toutes petites récoltes du début, peu importe, nous y croyons, nous rions beaucoup. Dans le local de la coopérative, les soirs de réunions d’apport, l’ambiance est un peu “Le club des cinq et le trésor de l’île”. Régis, Pierre, Marie-Anne, Danièle, Marie, Jean-Luc, Michaël, Joëlle, Wolfgang, Isabelle… Non la maison n’était pas bleue, mais elle était bien accrochée à la colline !

La production de plantes commence.  Expérimentations de séchoirs solaires, mises en culture, rédaction de fiches techniques, adhésion à Nature et Progrès. La traçabilité n’est pas encore une obligation, mais nous la mettons en place dès les premiers mois à la coop, où chaque lot apporté par un adhérent reçoit un n° de code ; ce code, imprimé sur l’étiquette, figurant sur le produit jusqu’au consommateur final…

Le financement d’une coopérative

Le financement d’une coopérative est assez simple : Les agriculteurs sont payés sur le produit des ventes, ils assurent le financement eux-mêmes. Du moins c’est la théorie. Aussitôt que c’est possible, la coopérative essaye de payer les producteurs un peu plus tôt, avant même que les récoltes soient complètement vendues.

Cette organisation sociale suppose une grande confiance entre les membres de la coopérative, entre ceux qui sont producteurs et les éventuels salariés qui se chargent de la vente. En effet, un producteur indépendant peut espérer vendre ses récoltes à un tarif plus élevé, s’il trouve lui-même son client, qu’un producteur adhérent d’une coopérative. Même si la coopérative lui rend le service de stocker ses plantes jusqu’au moment où elles sont vendues, de chercher aussi des clients pour des lots que lui-même aurait du mal à écouler, le différentiel entre les deux tarifs, ajouté à un délai de paiement qui s’allonge, devient rédhibitoire et le producteur tente alors de vendre ses récoltes de son côté, ruinant alors les efforts de la coopérative pour élaborer un programme et trouver une clientèle pérenne.

De plus, au sein d’une coopérative, les rôles se distribuent peu à peu, en fonction des compétences. Assez vite ceux qui sont doués pour le commerce cessent de produire, et un fossé se creuse entre les deux. Ceux qui sont dans le champ n’ont pas conscience de la réalité économique, ceux qui sont dans les bureaux oublient les difficultés liées à la météo, aux parasites….

Au moment où l’Herbier des Pyrénées commence à avoir des difficultés à écouler son stock, rares sont les producteurs qui continuent de faire confiance à la coopérative. La plupart s’en éloigne et tente de son côté l’aventure de la “vente directe”.

1986 : L’Herbier des Pyrénées

Nous créons et déposons à l’INPI la marque “l’Herbier des Pyrénées”, et nous faisons le choix de commercialiser nos plantes en sachets sous notre marque, plutôt qu’en vrac à des intermédiaires, suivant en cela les conseils de Daniel, (ex-commercial de Poclin, employé par la Datar pour aider à la commercialisation des fromages au lait cru des Pyrénées), qui nous a pris sous son aile et nous apprend notre métier. Nous lui devons beaucoup. Nous ne sommes plus tout-à-fait des “marginaux”, plutôt des émigrants voguant vers le Nouveau Monde…

Les commandes commencent d’arriver, mais ce qui nous occupe le plus c’est la culture elle-même, le séchage, le mondage…

1987 : déménagement

Nous allons pour la première (mais pas la dernière) fois, déménager. À Espéraza toujours, nous trouvons, dans un méandre de l’Aude, une petite maison avec quelques toutes petites dépendances, un garage, une porcherie, la prairie tout autour.

Après quelques travaux de rénovation, Pierre aux étagères et aux planchers, parce que le béton c’est froid aux pieds, Domi aux plafonds, Matthieu qui grandit, 13 ans déjà, aux travaux électriques, Bernard à la comptabilité, et nous voilà installés pour la deuxième fois.

Les plantes arrivent à la coopérative, mais les ventes ne suivent pas tout de suite, et la coopérative a de la peine à payer ses producteurs, bien que le travail administratif et le conditionnement soit assuré sans salarié. Il faut “tenir le cap”, malgré les conditions de vie très dures pour les producteurs, qui se découragent l’un après l’autre.

1989 : quand les mouettes ont pied, il est temps de virer (proverbe marin)

L’arrivée du Macintoch SE

En 1989, la grande nouveauté, c’est l’arrivée de l’ordinateur.

Bernard s’est formé à la comptabilité et à l’informatique en parallèle. La découverte du logiciel de comptabilité lui a servi de guide dans ces deux domaines à la fois. L’ordinateur est entré dans notre vie de façon particulière.

Dans nos montagnes isolées, farcies de Bac + 4, 5, 6… en rupture de ban, quelques curieux avaient découvert le Macintosh, et organisaient déjà des petites entreprises, proposant des formations. Des mains de nouveaux paysans découvraient le maniement de la souris, la programmation, les merveilles de 4D Laurent Ribardière en 1984 ; c’est l’un des premiers (sinon le premier) système de base de données à voir le jour sur la plate-forme Apple Macintosh.)

La base de données de L’Herbier des Pyrénées s’est créée comme ça dans la cuisine, sur notre tout premier Macintosh SE, avec des consultations hebdomadaires, sur le marché de Limoux, chez un informaticien génial reconverti en bouquiniste. Dès les premières années d’Arcadie, nous avons ainsi disposé d’une facturation liée à une gestion des stocks, le tout tellement sur mesure, tellement programmé en interne, que nous avons pu continuer au fil des années à faire évoluer la structure initiale, à rajouter des bouts au fur et à mesure des besoins des personnes travaillant à l’Herbier des Pyrénées, puis à Arcadie. La base des débuts n’a commencé de disparaître ou d’être rénovée de fond en comble qu’au moment où Matthieu a commencé de programmer à son tour, 15 ans plus tard.

Cet apprentissage de l’informatique, de la programmation, de “l’univers Macintosh”, cette découverte, se faisait au moment même où cela commençait d’exister. Grande chance pour des débutants, de pouvoir prendre le train en marche juste au moment où il démarre !

De la même façon, faire un prévisionnel pour l’année à venir, quand le chiffre d’affaires de l’année en cours ne dépasse pas 120 000 Francs (18 000€), c’est un apprentissage en douceur.

Première salariée

Le dernier carré d’adhérents décide de changer de statuts et de transformer la COOP en SCOP, pour être libres d’acheter des lots en complément de ce que nous produisons. Pour cela, il nous faut réunir un capital minimum, que bien entendu nous n’avons pas. Nous prenons contact avec des organismes de financement de l’économie alternative : François Taconnet  de “Garrigue“, et les “Cigales“. En particulier, nous échangeons beaucoup par téléphone avec Jean-Marc Berthaud, de la cigale Clef de Sol à Rueil-Malmaison. Garrigue ainsi que quatre Cigales décident d’entrer au capital, nous permettant ainsi de démarrer.

Il nous faut donner un nom à cette SCOP : alors, parce que nous ne vivons pas très loin de Rennes-le-Château et de son trésor mystérieux, que le peintre Poussin y a peint un tableau ésotérique appelé « Les bergers d’Arcadie », et qu’en dehors de sa passion pour la botanique Bernard est un helléniste passionné, la Scop s’appellera Arcadie. Parce que l’alchémille est la plante des alchimistes, qui récoltaient à l’aube les perles de rosée dans le cœur de ses feuilles, l’alchémille sera notre logo.

Nous avons l’expérience du fonctionnement coopératif, il nous faut maintenant apprendre ce qu’est une société commerciale. Le nombre de participants se restreint, les responsabilités se font plus lourdes.

Geneviève est notre première salariée, nous découvrons avec elle ce que veut dire “avoir un salarié” : organiser son travail, et ce qui va avec. Nous vivons dans un microcosme où nous sommes tous des indépendants, nous survivons avec ce que nous parvenons à produire et à vendre, à quoi s’ajoutent les allocations familiales, si enfants il y a à la maison. Le RMI n’existe pas. Financièrement, selon les critères habituellement admis, c’est la misère, mais nous nous sentons libres et c’est ce que nous voulions. Nous avons fui le salariat, le patronat, et tout ça tout ça… et nous voilà passés de l’autre côté, nous avons embauché ! Il faut apprendre encore une fois, apprendre aussi à gérer, à ne pas acheter trop, à faire un bilan comptable, à payer l’URSSAF. Nous découvrons aussi l’informatique.

1990artisans

Création : de la SCOP

Au mois de mars, la SCOP est créée. Bernard Kimmel en est le gérant (élu). C’est aussi l’année où nous songeons à ajouter aux plantes une gamme d’épices et, pour cela, une visite est organisée chez Gabriel Guet, alors contrôleur A.C.A.B. (organisme de contrôle de l’Agriculture Biologique avant la création d’Écocert), afin de savoir s’il existe ou non des productions d’épices bio.

« Non », nous répond Gabriel Guet, il n’y a pas encore de producteurs d’épices certifiées de culture biologique.

À cet instant, le téléphone sonne, et après quelques échanges, Gabriel passe le combiné à Bernard : « C’est plutôt pour vous, après tout » ! À l’autre bout du fil, une société malgache qui souhaite faire certifier en bio des productions d’épices de Madagascar…

Point de départ d’une nouvelle aventure… Michaël part en éclaireur à Tananarive et Tamatave, il en revient enthousiasmé. Nous rencontrons à Paris notre producteur/collecteur, l’encourageons à élargir sa gamme : nous ne parviendrons à vendre des épices que si nous avons non seulement de la girofle et de la vanille, mais aussi du gingembre, du curcuma, sans doute un peu de muscade, de la cannelle… Après quelques négociations embrouillées pour tenter d’obtenir l’assurance que ces produits sur lesquels nous fondons tant d’espoirs ne seront proposés en France qu’à Arcadie, engagement que nous n’obtiendrons pas, nous prenons le risque de passer commande d’un container d’épices. Ce qui est bien sur énorme, vus les moyens qui sont les nôtres. Heureusement, nous disposons d’un délai, les épices ne seront pas arrivées en France avant au moins six mois. Oui mais voilà : il faut payer ces épices au fournisseur avant de les avoir revendues, il n’y a pas encore d’épices bio dans le monde, nous ignorons quelle sera la réponse des consommateurs, et surtout si les distributeurs, les grossistes qui distribuent déjà nos plantes médicinales, accepteront de se lancer dans cette aventure. Enfin, nos locaux à Espéraza, sont bien trop petits pour stocker ces épices à leur arrivée. Nous entamons alors des démarches avec la mairie d’Espéraza. Les premiers contacts sont positifs, il est question d’un ancien local de la SNCF qui pourrait être réhabilité… Mais les élections municipales qui ont lieu à ce moment-là sont l’occasion d’un affrontement entre la droite et la gauche, et la mairie change de camp…Tous nos brochets sont des truites, (tous nos projets sont détruits) ! L’avenir semble singulièrement bouché, alors que les premières récoltes d’épices certifiées biologiques au monde sont en cours de récolte à Madagascar…

Mais une porte s’ouvre, tout-à-coup. En Novembre, nous entendons parler par Didier Bouchet (La Réserve de Champlat), d’un groupe de transformateurs de l’agriculture biologique installés autour de Saint-Quentin-la-Poterie, dans le Gard. En particulier Michel, qui dirige la société Senfas, propose de nous sous-louer une partie de l’usine qu’il occupe sur la grande place de St-Quentin. Après une visite éclair sur les lieux, la décision est prise. Une fois de plus nous remettons tout en jeu : en quelques mois nous allons mettre en vente notre exploitation agricole, notre maison, déplacer l’entreprise et l’installer dans de nouveaux locaux. Entre Noël et nouvel an, nous déménageons. Nous voilà de nouveau, toutes voiles au vent, comme les émigrants européens à la veille de traverser l’atlantique…

Si tu veux du beau temps, navigue souvent (proverbe marin)

Il nous faut aussi créer une marque pour les épices. Ce sera “Cook”, qui joue sur la personnalité de James Cook (1728-1779), ce capitaine qui aurait dû être boutiquier, mais qui a choisi la mer, qui sera un grand découvreur, un scientifique, attentif aux conditions de vie de ses matelots, et aussi sur le sens du verbe anglais to cook, bien sûr.

Le toucan rencontré au détour d’une page du magazine “100 idées”, complétera l’image. C’est Matthieu, Matthieu Brunet, qui commence à s’intéresser au graphisme, qui va dessiner les contours du logo, ainsi que les lettres qui vont avec. Au passage, l’Herbier des Pyrénées devient “L’Herbier de France”. Les producteurs associés de la S.C.O.P. ont choisi pour les uns de suivre l’entreprise dans le Gard, pour les autres de laisser le bateau repartir sans eux. Il nous faut reconstituer une équipe, éviter de nous faire dévorer par les rapaces qui pressentent notre fragilité…

Nous embauchons deux personnes, en plus de Marie, qui nous a suivi, et qui en attendant mieux, vit dans un mobil-home : Brigitte au conditionnement, et au broyage, David. Nous passons un été cauchemardesque à tenter de convaincre le banquier de nous prêter, comme il s’y était engagé, les sommes nécessaires au paiement du container d’épices, qui flotte quelque part entre Madagascar et Marseille, et nous y parvenons.

Et les épices arrivent enfin de Madagascar. Le succès est immédiat. Nous avons des souvenirs bien présents encore, des nuits passées à régler l’étiqueteuse qui ne voulait pas adopter nos petits flacons d’épices tout neufs, et des dix-sept palettes étalées dans le local à St Quentin, attendant d’être expédiées à nos 17 premiers clients (Bretagne Nature, Jacomini, Pronadis, Naturdis, Rayons verts…), ces palettes sur lesquelles nous disposions au fur et à mesure qu’ils étaient prêts, les flacons de cannelle, puis de muscade, puis de girofle…  Mais, malgré le succès, déménager une entreprise n’est pas une mince affaire, cela laisse des traces, et l’équilibre financier est difficile à atteindre, la confiance des investisseurs en cette nouvelle activité, très longue à installer. ll y a du tangage à bord. Dieu merci, il y a les fidèles, tous les clients du début, que parfois nous n’avons pas encore vus une seule fois, et avec lesquels pourtant la confiance s’installe.

Notre véritable métier

L’horizon se dégage, le véritable métier d’Arcadie se précise : une capacité à trouver partout dans le monde, les ingrédients nécessaires aux industriels de l’alimentaire qui peu à peu se tournent vers les productions garanties biologiques, et ce, dans toutes les langues, toutes les monnaies, toutes les unités de mesure. C’est le côté James Cook. Et puis il y a aussi le côté cuisine, le goût pour les recettes, qui nous conduit à rajouter à notre gamme la tomate déshydratée, les champignons, à composer des mélanges… Les épices viennent maintenant du Zimbabwe, d’Égypte, du Sri Lanka…

Nous n’avons plus assez de place dans les locaux que nous louons chez M. D’Ozenay, et nous trouvons de justesse, toujours à St Quentin la Poterie, une place dans un hangar partagé entre plusieurs entreprises. Nous faisons quelques travaux sommaires et nous nous y installons. Cette fois nous voisinons avec la société “Coquelicot”, dirigée à l’époque par M. et Mme Moillet, qui nous aideront à plusieurs reprises. Malgré tous nos efforts, nous ne parvenons pas à décider deux de nos salariés, Brigitte et David, à devenir associés de la Scop : ils veulent rester salariés, simplement salariés. Et pour une Scop, un seul associé ce n’est pas suffisant… il nous faut abandonner ce statut. Nous décidons de passer en SARL.

Le capital

L’un des concepts les plus complexes, que nous mettrons des années à intégrer, c’est celui de “capital”, de “capital social”. Ce simple mot, quelques années plus tôt nous aurait fait fuir au bout du monde.

Le capital évoquait pour nous des notions qui nous étaient plus étrangères les unes que les autres : le capital, celui de Karl Marx, dont tout le monde parle sans l’avoir lu, le capital honoré par les communistes, et puis le capital des capitalistes, la dictature de l’argent, l’injustice faite aux pauvres, à ceux qui sont nés sans patrimoine familial, à ceux qui n’ont pas “hérité”… enfin, rien de plaisant dans tout ça. Quelque chose à mi-chemin entre la saleté et le danger.

Quelle connaissance avions-nous alors de l’argent ? Celle que peut en avoir un salarié, fils de salarié, parfois de fonctionnaire. Le salaire tombe à la fin du mois, il est réparti entre les dépenses incompressibles, les dettes, et les économies pour les vacances. Quand il ne suffit pas, on se serre la ceinture le mois suivant… et c’est à peu près tout.

Avec notre petite, toute petite coopérative agricole, nous n’étions pas dépaysés, la différence n’était pas bien grande. Le passage en SCOP n’allait pas changer la donne fondamentalement. Mais le problème allait se poser très vite, avec les épices en particulier. Comment faire pour constituer un stock d’épices ? Ces produits viennent des pays tropicaux, de loin donc ; il faut acheter des containers entiers, et les payer bien souvent dès qu’ils quittent le port du pays producteur. Il faut donc emprunter. Mais les banques refusent de prêter sans garantie. Il faut du Capital, du capital social, c’est à dire des actionnaires, qui confient à la société des fonds dont ils n’ont pas un besoin immédiat, qui leur vient de l’épargne qu’ils ont réalisée, ou d’un héritage, pour le faire fructifier.

En SCOP, les règles concernant le capital sont telles que l’on atteint rapidement les plafonds, seuls les salariés peuvent devenir actionnaires, on ne va pas bien loin. Il faut donc transformer les statuts, “passer en société anonyme”, en SARL. Ensuite trouver des actionnaires, constituer le capital social, et par effet de levier, obtenir des prêts bancaires.

Au moment où arrive le premier container d’épices de Madagascar, nous sommes encore en SCOP, nous ne pouvons pas faire grossir le capital, et le bateau sombre presque lorsque le banquier nous refuse le prêt bancaire…

Donc nous “passons en SARL”, nous dissolvons la SCOP, sans boni de liquidation puisque l’année n’avait pas été très bonne, et nous ouvrons notre capital.

Pour cette fois, ce sont encore les trois F qui nous sauvent ; les Family, Friends, and Fools, (ou les trois C : les Cousins, les Copains, et, enfin, les Cinglés). Jean-Marc Berthaud, notre “armateur/amateur”, Garrigues, les Cigales, le père de Bernard… Nous passons le Cap (de Bonne Espérance, bien sur !)

Et nous découvrons les conséquences : le capital, dans une société, le fait de détenir une part du capital, donne du pouvoir. Celui de voter en Assemblée générale, d’approuver ou non les comptes de l’année écoulée, de nommer ou de révoquer le gérant…

Les années qui suivent le passage en SARL sont des années assez faciles au point de vue des finances. Le chiffre d’affaires augmente régulièrement, c’est une période de relatif équilibre. En 1995, un référencement en grande surface va nous conduire à accélérer notre évolution.

Nouveaux employés et déménagement

Dix ans déjà depuis la création de la coopérative ; nos locaux, ces locaux qui nous semblaient vastes il y a deux ans, sont pleins, il faut sortir une palette pour en entrer une autre… nous devons, encore, déménager ! Nous ne sommes plus des marginaux, ni des pionniers, nous voilà professionnels, un mot à la mode chez les transformateurs de la bio…

Après de longues et décevantes recherches, nous rencontrons notre bonheur, un local de 800m2 extensible : nous n’en occupons qu’une partie, le reste est vide, ou presque, et nous aurons la possibilité d’augmenter la surface au fur et à mesure de nos besoins. Un propriétaire en or avec qui le courant passe. Notre nouveau port d’attache sera donc Alès, Alès-en-Cévennes !

Cet été-là, pour remplacer au conditionnement Brigitte et David pendant les congés annuels, nous embauchons Manu (le frère de Matthieu) et Géraldine, et nous préparons le déménagement.

Géraldine qui vient juste de réussir son BTS de secrétaire trilingue, présentée, accompagnée par son papa, vient donc en juillet pour conditionner les plantes pendant l’été. Elle arrive au moment du grand chambardement, du déménagement de St Quentin à Alès, et se retrouve à faire de la peinture avec Manu, qui lui aussi, vient gagner trois sous pendant ses congés d’été… En septembre, les cours en fac n’ont pas encore repris, nous prolongeons le CDD de Géraldine, et la voilà dans les ateliers de conditionnement. Brigitte et David n’ont pas voulu nous suivre, ils ont préféré rester à St Quentin. Pour les remplacer, et aussi parce que les commandes augmentent rapidement, nous embauchons quatre personnes (dont Bruno et Agnès, qui sont toujours là, 25 ans plus tard, en 2020). Il y a donc 5 ouvriers à l’atelier. De plus, nous venons d’acheter notre première machine : une doseuse remplisseuse de flacons d’épices semi-automatique. Les sachets de tisane sont toujours remplis à la main.

Avant qu’elle n’ait replongé dans les études, nous proposons à Géraldine de faire avec nous un voyage plus long que prévu : abandonner ses études et devenir notre aide-comptable. Après réflexion, elle accepte. En septembre, il y a donc six personnes salariées d’Arcadie : Bernard et Dominique, Géraldine, Bruno, Agnès, et Laurent. Manu est reparti au lycée. Matthieu continue ses études de graphiste à Paris.

Les actionnaires

En 1996, pour pouvoir faire augmenter notre capital, ce qui devient indispensable, nous cherchons des actionnaires. Ceux ci nous demandent d’abandonner le statut SARL pour devenir Société Anonyme : Garrigue remet de l’argent au capital, Soridec et Sofirem deviennent actionnaires. Toutes nos économies sont déjà dans les stocks, la famille et les amis ne suffisent plus.

1997 : Une embauche qui comptera : celle de Malika, qui commence en faisant le ménage, et qui 10 ans plus tard est notre spécialiste contrôle Écocert, notre standardiste qui connaît tout d’Arcadie. Décidément 1997 est une bonne année pour les embauches qui dureront : Éric en fait partie, qui, du conditionnement passera un jour à l’expédition de commandes.

Arcadie fait (enfin) des bénéfices, et adhère à une convention collective par le biais d’un accord d’entreprise. Pour la première fois depuis le démarrage de l’activité, nous allons pouvoir rester plus de cinq ans dans les mêmes locaux, en augmentant la surface louée chaque année d’une centaine de m2 : 800m2 en 95, 1400m2 en 2000, 1800 en 2005. Le stock de plantes, d’épices, de légumes déshydratés nécessaire s’accroît d’année en année.

Au moment où nous arrivons à Alès, nous venons d’être référencés par LEA Vital, pour une gamme d’épices en flacons à leur marque (le Jardin Biologique). Les contacts avec M. Kloboukoff ont été rapides et assez faciles. Mais la taille des commandes prévues suppose de mécaniser le remplissage des flacons. Cela représente un investissement assez lourd. La première commande arrive, puis la seconde le mois suivant… ce sera aussi la dernière ! 

Au moment où arrive le premier container d’épices de Madagascar, nous sommes encore en SCOP, nous ne pouvons pas faire grossir le capital, et le bateau sombre presque lorsque le banquier nous refuse le prêt bancaire…

Donc nous “passons en SARL”, nous dissolvons la SCOP, sans boni de liquidation puisque l’année n’avait pas été très bonne, et nous ouvrons notre capital.

Pour cette fois, ce sont encore les trois F qui nous sauvent ; les Family, Friends, and Fools, (ou les trois C : les Cousins, les Copains, et, enfin, les Cinglés). Jean-Marc Berthaud, notre “armateur/amateur”, Garrigues, les Cigales, le père de Bernard… Nous passons le Cap (de Bonne Espérance, bien sur !)

Et nous découvrons les conséquences : le capital, dans une société, le fait de détenir une part du capital, donne du pouvoir. Celui de voter en Assemblée générale, d’approuver ou non les comptes de l’année écoulée, de nommer ou de révoquer le gérant…

Les années qui suivent le passage en SARL sont des années assez faciles au point de vue des finances. Le chiffre d’affaires augmente régulièrement, c’est une période de relatif équilibre. En 1995, un référencement en grande surface va nous conduire à accélérer notre évolution.

SOFIREM

(organisme des Charbonnages de France, qui aident les entreprises qui embauchent dans le bassin minier où les mines ont fermé les unes après les autres, et où le chômage, lui, a grimpé,

SORIDEC

, organisme de financement des entreprises dépendant du Conseil régional et de la Caisse d’épargne.

À ces deux nouveaux partenaires, s’ajoute un nouvel apport de Garrigues.? Le capital d’Arcadie, à ce moment-là, appartient à 67% aux institutionnels, à 1% aux copains et à 37% à la famille…

À ce moment-là, nous n’avons pas conscience d’un danger. L’important, c’est de pouvoir continuer, de sentir que nous trouvons des clients, que notre marché “se développe”. Nous n’avons pas l’impression de perdre un quelconque pouvoir, d’autant plus que les contraintes exercées par nos nouveaux actionnaires sont bien légères : Soridec a demandé une place au Conseil de Surveillance, pour avoir communication des chiffres du trimestre, mais ne vient jamais aux réunions du Conseil. Et Sofirem et Garrigues nous laissent mener notre barque comme bon nous semble.

En 1999, Jean-Marc Berthaud prend la Direction du Conseil de surveillance à la place laissée libre par François Taconet, parti naviguer sur d’autres océans (le logement social, “Habitat et Humanisme”…). Pour la première fois, nous entendons parler du Plan d’Épargne Entreprise (PEE, qui permet aux salariés et aux dirigeants de devenir actionnaires, avec des exonérations fiscales et un “abondement” de la société : quand le salarié met une somme sur son compte courant pour acheter des actions, la société “abonde” en faisant un versement complémentaire. Les achats d’actions peuvent concerner des FCPE extérieurs à l’entreprise, proposés par des banques, ou bien concerner des actions émises par l’entreprise elle-même. Dans ce cas, les plafonds d’abondement sont d’ailleurs supérieurs). ?De plus, le règlement de l’achat de ces actions peut se faire à crédit, sur prélèvement sur salaire en douze mois par exemple. ?Cette procédure présente l’intérêt de créer un lien supplémentaire entre l’entreprise et ses salariés, mais aussi de rééquilibrer le pouvoir à l’intérieur même de l’entreprise, si les salariés souscrivent suffisamment.? En 2000, Jean-Marc Berthaud explique en détail ce mécanisme aux salariés, en insistant sur le facteur risque : placer son argent au capital, c’est risquer de le perdre si l’entreprise dépose le bilan par exemple.

Les salariés répondent favorablement à cette proposition, et en 2000, 3% des actions d’Arcadie appartiennent aux salariés (25% si on y ajoute les actions détenues par les dirigeants salariés). ?Lors de l’Assemblée générale de Décembre 2000, Soridec demande à ce que nous distribuions des dividendes, alors que la Direction fait la proposition inverse, préférant par prudence conserver de la trésorerie disponible ; ce sont les 3% de pouvoirs détenus par les salariés, qui eux, soutiennent courageusement la proposition de la Direction d’Arcadie, qui permettent de faire pencher la balance. Nous ne distribuerons pas de dividendes, et, à la suite de cet incident, Soridec démissionnera du Conseil de surveillance.

1997 : La cale est pleine, donne de la voile matelot ! (proverbe marin)

Manu vient nous rejoindre à Arcadie. Manu, Manuel Brunet, a grandi dans les champs de camomille et de mauve, son enfance et celle de l’Herbier des Pyrénées superposées au pied des montagnes pyrénéennes, puis, après un petit tour loin de la famille, l’Allemagne, (dont fort judicieusement pour Arcadie, il a appris la langue), les études et les copines, le voilà ramené à son point de départ par un enfant, son enfant, qui a décidé de naître là où on ne l’attendait pas. Adieu donc les adolescents épileptiques ou autistes qu’il accompagnait, bonjour Arcadie, Arcadie qui commence à ressembler à une “société familiale”.

Fin 98, nous préparons un “accord de réduction du temps de travail”, ARTT, pour “passer à 35 heures” comme on disait alors. Géraldine et Natacha font le tour des syndicats d’Alès, pour choisir en connaissance de cause celui qui mandatera un salarié pour signer cet accord avec la Direction d’Arcadie comme le prévoit la loi, en l’absence de délégué syndical dans l’entreprise…

Cette année, nous décidons de commencer d’étudier la possibilité de construire des locaux spécialement pour Arcadie. En effet ceux dont nous disposons sont vétustes et nous savons bien que tôt ou tard il nous faudra encore déménager ; et cette fois nous aimerions que ce soit pour rejoindre des locaux vraiment adaptés à notre activité. Or la région d’Alès n’est pas une région traditionnelle de l’industrie agro-alimentaire, il y a peu d’offres de bâtiments à louer. Nous prenons donc contact avec Jean-Jacques Johannet, architecte, qui va nous aider au fil des années à concevoir une enveloppe agréable, fonctionnelle, écologique…

Passage aux 35h

Au premier Janvier nous “passons à 35 heures”, sans réduction de salaire, l’une des premières entreprises du département.

Nous achetons un nouveau broyeur pour les épices : la rolls des broyeurs qui tourne à 6500 tours minutes… C’est Driss, le mari de Malika, que nous avons embauché en février, qui va nous le monter, puisqu’il arrive en pièces détachées, et c’est aussi lui qui va le faire fonctionner.

Les Biocoops nous font part de leur souhait de distribuer une gamme de fruits confits. Un fabricant du nord de la France a proposé sa production, mais la présentation n’est pas satisfaisante. Les Biocoops voudraient que nous achetions les produits en vrac, et que nous nous chargions de les conditionner sous notre marque. Nous entrons en contact avec cette petite société, mais il est déjà trop tard, elle est en train de déposer le bilan. Cependant son créateur nous propose de racheter le matériel, et aussi de nous transmettre ses techniques de fabrication. Sa gamme comprend aussi des arômes (il est aromaticien de métier), que nous pourrions ajouter à notre gamme…

2000Arômes et ouverture du capital

Ce que nous faisons dès l’année suivante. Après une année de tergiversations, nous installons un atelier de fabrication dans nos locaux, en suivant les conseils avisés de cet aromaticien. C’est Driss, qui a demandé à changer de poste et à devenir notre chargé de fabrication de cet atelier, qui part avec Manu démonter les cuves, la hotte, et tout le reste, dans le Nord, et qui remonte tout ça une fois rentré à Alès. En Septembre 2000, vingt personnes sont salariées d’Arcadie, les épices nous arrivent de dix-huit pays différents.

Arcadie ouvre son capital et nous en profitons, sur les conseils de Jean-Marc Berthaud, notre Président du Conseil de surveillance, pour créer notre premier Plan d’Épargne Entreprise. Les salariés que cela intéresse choisissent d’acheter le nombre d’actions qui leur convient, les payent à crédit sans intérêt par prélèvement sur salaire sur douze mois ou comptant, et pour deux actions achetées, Arcadie leur offre une action.  De cette façon treize salariés deviennent ainsi actionnaires d’Arcadie représentant 25% des actions détenues.

Avec 20% de croissance moyenne annuelle depuis sa création, Arcadie atteint cette année dix millions de francs de chiffre d’affaires. Nous n’en avions pas rêvé, mais nous voilà chefs d’entreprise ! Notre bateau tient le cap, malgré les tempêtes… et les calmes plats !

2001 : emballages

C’est l’année des infusettes. Certaines années sont ainsi marquées par une création de produit qui nous absorbe longtemps et éclipse un peu le reste. Créer un produit “Infusettes” ne coulait pas de source. Nous avions beaucoup de représentations négatives à ce sujet, d’expériences personnelles défavorables aussi : plantes réduites en poussière, quasi “sous-produits” recyclés de cette façon, goûts indéterminés, utilité douteuse… Nous sentions malgré tout qu’il y avait une demande. Donc nous avons commencé par le début : trouver des plantes qui, en mélange, ont un goût agréable, ce qui fait qu’une tisane devient vraiment plaisante à boire, et peut remplacer le café par exemple. Il s’en est suivi une multitude d’essais, de dosages, de dégustations. Une douzaine de mélanges sont nés ainsi. Nous en avons gardé neuf. C’est un joli chiffre. Nous nous disions que même si l’un ou l’autre ne plaisait pas, il en resterait assez pour constituer une gamme. Parallèlement nous avons préparé un cahier des charges de fabrication et d’emballage :

Pas de plantes de rebut, uniquement les plantes que nous mettons en sachet d’habitude

Pas de poudre de plantes, mais des petits morceaux

Pas d’énormes fabrications stockées des années

Un emballage le plus simple possible, avec le moins possible de matière plastique : donc pas de cellophanage individuel des sachets, pas de cellophanage de la boite

Mais un emballage agréable, qui tienne le coup jusqu’à la consommation de la dernière infusette… au lieu de se ratatiner dans le tiroir dès la quatrième !

Restait à trouver les noms pour chacune, pour que le plaisir soit complet…

Des idées surgissent peu à peu : un arc en ciel, chaque variété ayant sa couleur, bleue pour les frimas de l’hiver, rouge pour la sensualité de Sérénade, verte pour le thé vert de Marrakech, orange bien sûr pour Bigarade…

Tout au long de cette année, nous construisons le projet. Il nous manque un nom pour le mélange à la réglisse : c’est Laurence, embauchée l’année suivante, qui le trouvera : ce sera Hamac ! Et Bernard n’est pas certain qu’il faille conserver le mélange à la vanille qu’il trouve trop coûteux, mais qui nous fait pourtant rêver (Rêverie).

Nous ouvrons aussi cette année-là le dossier “éthique” et “certification”. Nous commençons par étudier tout ce qui existe : la norme SA 8000 (nous achetons la norme aux États-Unis), la certification Max Havelaar (nous ne parvenons pas à nous procurer le cahier des charges), nous essayons de préciser les contours d’un commerce équitable. Lors de l’Assemblée Générale du Sétrabio à Paris, nous tentons de mobiliser nos collègues transformateurs de la bio sur ce qui va devenir, nous en sommes persuadés, une exigence absolue pour les temps à venir, en particulier pour les produits bio, mais aussi pour le commerce traditionnel, qui risque de nous prendre de vitesse sur ce terrain-là.

Mais ce dossier est complexe, touffu, hétérogène. Chaque pays a ses particularités, tant au niveau des lois, qu’au niveau des injustices. Les uns font travailler les enfants comme des bagnards, mais ont déjà des structures sociales qui peuvent être contrôlées, les autres ne font pas travailler les enfants, mais n’ont pas de “salaire minimum”, les niveaux de vie dans chaque pays sont différents… Il nous paraît impossible de trouver une norme qui couvre tous les contextes. Impossible aussi d’exiger de but en blanc au nom d’une norme unique que tous les pays atteignent le même niveau de justice sociale dans tous les domaines. Nous décidons de laisser le dossier certification de côté (avec son corollaire : la possibilité de communiquer sur ce que nous faisons dans ce domaine), mais d’imposer de plus en plus que nos choix de fournisseurs intègrent non plus seulement le cahier des charges de la bio mais un certain nombre d’engagements au niveau de la justice sociale, et de l’amélioration progressive des conditions de travail dans les champs.

Le énième dossier de 2001 c’est le véritable démarrage du projet immobilier.

C’est aussi cette année-là que nous décidons de nous séparer d’une collaboratrice importante de l’équipe, avec qui des divergences sont apparues, de plus en plus lourdes à gérer dans le quotidien. Pièce maîtresse de l’organigramme d’Arcadie nous n’avons personne pour la remplacer immédiatement. Il faut donc “serrer les rangs” comme on dit dans l’infanterie ! Nous serrons donc les rangs !

Chefd'entreprise

2002 : des rebondissements à n'en plus finir

Le CQP est une formation débouchant après examen, sur un diplôme reconnu par la branche professionnelle concernée. Deux CQP intéressent Arcadie ; le CQP “conduite de ligne de conditionnement” et celui de “conducteur de ligne de fabrication”. Un organisme de formation se déplacera à Arcadie pour former les salariés de la ”production”, pendant 240 heures réparties sur plusieurs mois ; formation organisée par moitié sur les heures de travail et par moitié sur les jours de congé, cette deuxième moitié étant par la suite récupérée en congés supplémentaires, un peu plus tard. Pendant une année, la vie de l’entreprise va être rythmée par cette formation qui demande un gros travail personnel aux salariés. En particulier les notions d’électricité, de normes de sécurité, sont des domaines nouveaux pour certains d’entre eux, surtout les femmes, qui se révèlent d’ailleurs les mieux notées de tous les candidats. Une seule salariée refuse de suivre cette formation et la totalité des inscrits sera reçue à l’examen. Pour certains salariés c’est le premier diplôme, pour l’une d’entre elle, la première fois qu’elle retourne à l’école depuis le certificat d’étude 40 ans plus tôt. L’émotion est bien présente lors de la remise de ces diplômes.

2002, c’est aussi l’année de l’embauche de Laurence, qui nous a envoyé un C.V. inhabituel, du genre de ceux qu’on n’oublie pas. Elle se propose pour un emploi de secrétaire et je lui explique qu’on n’a jamais embauché de secrétaire à Arcadie et pourquoi on ne va pas changer maintenant, mais que, du fait du départ de Natacha, nous avons trop de travail, dans d’autres domaines.  Pendant quelques semaines elle va mendier de quoi s’occuper, le temps de se former : elle est censée intervenir pour mettre à jour le site internet, avec les conseils de Matthieu, puis très vite nous allons la bombarder “chef d’atelier”. Un peu déstabilisée au départ par un poste pour lequel elle ne se sent pas préparée, elle va trouver la relation juste avec les ouvriers, et nous pouvons enfin confier cette partie du travail en toute confiance. En quelques mois, elle fait partie de la famille.

Septembre 2002, Terrabio, la foire annuelle de l’agriculture bio dans le département du Gard, se termine en catastrophe : dès le dimanche midi, une pluie torrentielle ne va pas cesser, vingt quatre heures durant. Pendant la nuit, c’est le déluge, minute après minute chaque tuile du toit de notre maison dégorge en continu une trombe d’eau, dans un vacarme effroyable d’éclairs et de tonnerre à en couper le souffle. Une nuit comparable aux nuits de bombardements, d’où l’obscurité est absente, une nuit traversée d’explosions, rendant impossible toute communication entre les êtres. Notre maison dans la nuit du dimanche au lundi est une île au milieu d’un torrent.

Lundi matin, le petit ruisseau au bas du village que l’on peut traverser à gué la plupart du temps, s’écoule sur 20 mètres de large à travers champs, comme un fleuve furieux.

Puis soudain, à 11h, le soleil rend soudain sa couleur d’azur à notre ciel, éclairant la campagne ravagée, les routes impraticables. Pas d’électricité, pas de téléphone, pas même le portable.

Quand enfin nous parvenons à aller jusqu’à Arcadie, nous sommes à la fois soulagés (ça aurait pu être pire), et désolés : l’eau a pénétré dans les bureaux, l’étagère des archives s’est écroulée dans l’eau ; pendant des jours nous allons étaler au soleil des liasses de papier, en les suspendant sur des fils avec des pinces à linge, trier ce qui doit absolument être conservé, même en piètre état, de ce qui est irrémédiablement perdu… Pour le reste, à part quelques fuites dans le stock, nous nous en tirons plutôt bien.

Mais dans le département c’est la désolation. Des dizaines de personnes ont été “hélitreuillées” à la dernière minute, abandonnant tout. Certaines ne retrouveront rien, mais vraiment rien, puisque le Gardon furieux aura emporté jusqu’au sol sur lequel leur maison était posée… des milliers de voitures inutilisables sont déposées sur des parkings, un numéro peint sur la carrosserie pour que les propriétaires les identifient et que les experts donnent leur avis. Vingt-deux personnes y auront laissé la vie dans ce département, où deux personnes sur cinq vivent en zone inondable. Nous apprenons un peu plus tard que 650 litres d’eau sont tombés par mètre carré, en deux jours.

Le 16 octobre nouveau coup de tonnerre : l’architecte en charge de notre projet de construction de nouveaux locaux, Jean-Jacques Johannet vient de “faire une crise cardiaque” comme on dit. Il est à l’hôpital et se remet lentement. Le voilà hors d’état de participer, avec ces collègues aux travaux des “architectes de l’urgence”, qui visitent un à un les sites dévastés pour parer au plus pressé. Mais nous savons qu’il a eu l’occasion d’être le témoin de spectacles stupéfiants comme le pont Saint Nicolas après la décrue. Ce pont enjambe la vallée, large d’un peu plus d’une centaine de mètres à cet endroit, à 28 mètres au-dessus du niveau habituel de la rivière ; pendant la crue de septembre le Gardon est passé deux mètres au-dessus du pont ; à la décrue on a trouvé sur le pont une dalle mortuaire de marbre de plus d’une tonne déposée là comme feuille morte par le vent d’automne…

Pont du Gard étiage

2003 : thé et emballages

Au mois de Mars, nous embauchons Jean-Michel Bott, pour épauler Laurence dans les ateliers, en particulier au plan technique. En effet, en plus de la direction des ateliers de la production, Laurence a pris en charge le secteur commercial produits finis, tandis que Manuel fait de même pour les transformateurs et le négoce. Peu à peu les fonctions se diversifient, l’organigramme évolue et se structure.

Les travaux de préparation de la construction avancent et débouchent, une fois que les devis sont tous additionnés, sur un surcoût par rapport aux prévisions initiales. Nous tournons le problème dans tous les sens, et nous ne trouvons qu’une seule solution : renoncer à la construction d’une partie du bâtiment, ainsi qu’à la toiture plantée des bureaux, aux capteurs solaires…. un peu la mort dans l’âme, mais enfin il faut avancer. Et les banques refusent de s’engager plus avant.

Cette année-là, Bernard reçoit un DVD qui va avoir une importance que nous ne soupçonnons pas au départ. Ce petit film, réalisé en Inde, dans la province du Kérala, raconte l’histoire d’une famille indienne, qui en sept ou huit ans de travaux titanesques, a restructuré toute une plantation de thé, de poivre, de cardamome, de café… avec une vision écologique et sociale radicale, cherchant à faire “le meilleur” dans tous les domaines. Toute la propriété est certifiée bio, bénéficie du label Demeter et Max Havelaar. Alors que nous nous étions toujours promis de ne jamais vendre du thé, Bernard va aller quelques jours à la rencontre de Thomas Jakob, l’actuel directeur de la plantation.

Thomas et son frère Joseph, sont indiens, ce que leurs noms à consonance occidentale ne laissait pas deviner. Bernard en revient conquis. Nous projetons tout de suite d’adjoindre le thé à notre gamme et décidons d’organiser un voyage sur place, afin de filmer en détail ce qui se passe là-bas. Ce voyage aura lieu en novembre. Nous passerons dix jours là-bas, durée suffisamment longue pour que nous puissions nous imprégner de l’atmosphère, nous convaincre de la sincérité du projet et de son utilité sociale, et aussi déguster un nombre impressionnant de tasses d’un thé qui est un véritable délice. Ce thé va faire son entrée dans la gamme d’Arcadie, en vrac et aussi en infusettes.

Une fois de plus, nous devons “augmenter nos fonds propres” pour financer notre projet de construction.

France Active, financeur solidaire pour l’emploi a accepté de participer à l’augmentation de capital à condition que nous obtenions le label “entreprise solidaire”, label créé par Guy Hascoët, ministre de la solidarité de Lionel Jospin, juste avant que les élections chassent la gauche du gouvernement. Ce statut d’entreprise solidaire, personne ne le connaît dans le Gard. Nous avons bien du mal à comprendre qui, de la Direction départementale du travail ou de la Préfecture, doit donner les conditions d’obtention et vérifier qu’elles sont bien remplies : 50% des salariés issus de public en difficulté d’emploi, éventail des salaires maîtrisé… Enfin, nous obtenons ce “label”, et la SIFA, organisme de financement de France Active, va pouvoir entrer dans notre capital. Et nous parvenons ainsi à boucler notre financement de la construction.

Le gros dossier de l’année c’est le passage des flacons verre aux flacons P.E.T. Il faut en avaler des couleuvres, il faut en abandonner des illusions… Le verre, propre, le plastique polluant. Eh bien non ce n’est pas si simple, et pour qui veut bien y passer le temps nécessaire, c’est-à dire beaucoup, toutes les données sont en ligne. La conclusion n’est pas le verre tout blanc, et le plastique tout noir, non. Malgré tous nos à priori écolos, nous arrivons à la conclusion qu’il faut passer au P.E.T.

Énorme travail : les flacons plastiques sont plus grands, il faut changer les étiquettes, les bouchons, les grammages. Trouver une date stratégique pour opérer le “basculement”, écouler les stocks au maximum avant, commencer de conditionner du plastique assez tôt pour livrer les clients. Et puis attendre en se rongeant les ongles la réponse des consommateurs/clients à ce choix si discuté… La réponse ne se fait pas attendre, elle est favorable, au-delà même de nos espérances !

Mais nous continuerons à effectuer une “veille” sur les inconvénients respectifs de ces deux matériaux, et s’il le faut nous changerons encore !

2004 : des projets plein la tête

Nous travaillons sur l’emballage du thé. Comme pour les infusettes, nous recherchons le contenant le plus simple, le plus naturel, et le plus protecteur pour le thé qu’il va contenir. Compromis difficile à trouver. Nous optons pour la boite métal, assez grand format, de façon à ce que le coût de la boite ne grossisse pas trop le prix au kilo du thé ; en effet, chaque boite, quelle que soit sa taille, a un “coût fixe”, de remplissage, d’étiquette, etc. Nous entrons en contact avec un grand nombre de fabricants en France et en Europe. Il s’avère que les boites les moins chères viennent, (enfin on les fait venir), de Chine. Nous décidons de plutôt faire fabriquer nos boites en Italie, sur mesure. Elles seront en fer blanc, matériau noble, alliage de fer et d’étain. Pour obtenir un prix intéressant nous en faisons fabriquer 30 000 d’un coup. Il va nous falloir de la place pour les stocker !!!

Dans les bureaux, la densité du travail s’accroît de jour en jour. Nous sommes habitués à travailler à plusieurs sur un dossier, personne ne prend tout seul de décision importante, on se consulte à longueur de temps… un peu trop ! Nous inventons “les bulles” ! Une bulle est une demi-journée pendant laquelle on peut travailler à fond sur un dossier sans être dérangé par des interruptions…

En 2004, nous mettons en place le tri sélectif des déchets à Arcadie : papiers (et Dieu sait qu’il y en a !), plastiques (idem), cartons, ne suivront plus le même chemin.

À la demande de nos grossistes, qui souhaitent que les flacons d’épices soient mieux protégés de la poussière, nous achetons une “fardeleuse”, qui va dorénavant envelopper les flacons, 3 par 3, dans un film plastique… Eh oui, on n’arrête pas le… regret ! car nous allons regretter cet achat, et un jour nous nous réjouirons de nous débarrasser de cette machine ! En attendant, elle est là, et elle va nous chauffer l’atelier entier, en hiver, tant mieux, comme en été, malheur ! et Martine va souffrir plus que toute autre, elle qui sera à la manoeuvre.

Dans un autre domaine, nous adoptons à partir de 2004, un nouveau moyen de règlement de factures pour nos petits clients. Avec une autorisation de leur part, leur facture sera, à moins qu’ils n’aient fait opposition,  prélevée, à la date d’échéance, directement sur leur compte, sans qu’ils aient à s’en occuper. Cela allège le travail de Géraldine qui tient toujours la comptabilité.

Sur le terrain de Méjannes-lès-Alès, où nous allons construire nos nouveaux locaux, nous prenons une photo. Au mois de Mai, les travaux commencent sur le terrain : premier coup de pelle mécanique qui arrache sauvagement les genets. Nous embauchons Moïra Brunet, la femme de Manuel Brunet. Décidément, Arcadie est de plus en plus une entreprise familiale, nous voila cinq, sans compter Matthieu, qui au travers de la société qu’il est en train de créer et dont Arcadie sera actionnaire, assurera toute la partie communication, publicité, ainsi que la programmation et la maintenance informatique !

En Novembre, Bernard et Manu partent pour deux semaines à Madagascar, rencontrer les producteurs de vanille, de cannelle, de girofle, de poivre, gingembre, curcuma, piment. Ils en rapportent des photos merveilleuses !

Deuxièmegénération

2005 : C’est pas toujours le capitaine qui voit, premier, venir le vent (Gilles Vigneault)

Tout au long de cette année, nous allons suivre la progression des travaux sur le chantier. Matthieu y passe tous les jours ou presque, et grimpe sur le poteau électrique pour photographier d’en haut.

Enfin voici venir la grande année, celle dont on a tant rêvé, l’année du déménagement !

Nous abandonnons sans regrets nos vieux locaux si accueillants dix ans durant, encore merci Monsieur Blanc pour votre confiance et votre gentillesse ! Mais nous les quittons sans regrets.

Nous ne sommes pas prêts d’oublier ce déménagement : que de choses à imaginer, à anticiper, à préparer pour que tout se passe au mieux, sans casse, et surtout le plus vite possible. Nous n’éviterons pas les tensions, les angoisses, les coups de stress… et puis ce bâtiment qui nous paraissait si grand, quand il était vide, n’est-il pas au final trop petit ? Bien sûr, il est plus rationnel, plus adapté à notre activité, du fait de sa hauteur, le stock va pouvoir accueillir plus de palettes… mais en surface au sol, il n’est pas plus grand… Nous sentons poindre la déception ! Enfin, petit à petit nous allons découvrir comment le remplir, comment utiliser au mieux chaque volume, comment aussi patienter en attendant la prochaine tranche de construction. Nous avons dû, faute de financement, renoncer à construire une partie des surfaces, et très vite elles nous manquent : le hall de réception des matières premières, les bureaux au premier étage…

Malgré tout, nous vivons une période d’euphorie, et nous sommes fiers de montrer que nous y sommes arrivés. Nous organisons donc l’inauguration de notre tout-nouveau-tout-beau bâtiment. Cette inauguration va nous donner beaucoup de travail. Elle va aussi être un révélateur, et nous pousser à modifier dans les années qui vont suivre, l’organisation de la direction d’Arcadie.

En effet la préparation de cette fête est l’occasion de prendre conscience que Arcadie est en train d’amorcer un virage : la direction, les décisions importantes, les initiatives déterminantes, qui étaient jusqu’alors prises par Bernard et Dominique, vont devoir de plus en plus être portées par le groupe familial qui, au fur et à mesure des mois, a pris une place très importante dans ce travail.  Le système  “seul maître à bord” ne fonctionne plus. Nous décidons donc de passer à une direction “collégiale”, qui se répartit entre six personnes, cinq salariés et un membre du Conseil de surveillance, les principaux secteurs :

  • à la direction financière et commerciale, et aux relations publiques : Bernard Kimmel ;
  • à la direction du personnel : Dominique Kimmel ;
  • à la direction du développement : Manuel Brunet ;
  • à la direction des achats : Moïra Brunet ;
  • à la direction de la production : Laurence Tissier ;
  • à la direction de la communication, du marketing : Matthieu Brunet.

Après une période de transition un peu expérimentale, chacun entre dans son rôle ; mais ce n’est pas toujours simple. C’est même très souvent compliqué. Cependant, malgré nos craintes du départ, nous constatons rapidement les avantages de notre choix : nous nous connaissons tous depuis longtemps, nous avons des personnalités très différentes, le mélange est parfois détonnant, mais le résultat est riche.

Marine vient frapper à la porte d’Arcadie. Elle vient de passer son bac et voudrait continuer en passant un BTS en alternance. Je lui propose plutôt d’arrêter ses études, et de travailler à temps plein à Arcadie. Elle accepte. Bienvenue à bord, matelot ! La veinarde, le bateau est tout neuf !

En fin d’année, Laurence, reste au port quelques semaines : son bébé qui doit naître au mois de mai de l’année prochaine veut déjà sa maman toute à lui, et couchée s’il vous plaît !

2006 : Siffle, gabier, siffle doucement, pour appeler le vent ; mais sitôt brise venue, gabier, ne siffle plus ! (Proverbe marin)

Sur le plan des ventes, la fin de l’année 2005 est un peu trop calme à notre goût. Nous avons des craintes, en particulier au sujet de la vente de la vanille : en effet nous nous sommes engagés avec les producteurs malgaches, sur un prix et sur une quantité. Entre la date de cet engagement et le moment où la vanille arrive en France, les prix ont énormément baissé dans le commerce traditionnel, et nous allons avoir du mal à écouler notre stock sans y laisser des plumes. Nous décidons donc de rechercher un commercial, pour trouver de nouveaux marchés. Justement, Jérôme, qui a fait un stage chez Golgemma, société avec laquelle nous travaillons en partenariat à Madagascar, cherche du travail. Nous décidons donc de l’embaucher. Pour la première fois de son existence, Arcadie a un “vrai” commercial export. Nous recherchons aussi quelqu’un pour prendre en charge l’atelier extraits, la recherche et développement, et une partie de la qualité. Et nous trouvons Virginie, qui vient d’achever ses études à l’Agro de Rennes, et qui vient s’installer dans le Sud pour nous rejoindre. “En mai, fais ce qu’il te plaît”, nous l’avons fait, Jérôme et Virginie commencent le même jour du mois de mai 2006. Nous sommes au complet.

Et voilà qu’arrive Anna, notre hollando-catalane, notre catal’hollandaise, qui elle aussi voudrait travailler à Arcadie. Pourtant nous n’avions pas l’intention d’embaucher une deuxième personne au commercial… mais d’un autre côté, Jérôme, notre commercial tout neuf, est absorbé par le négoce, par l’export ; la vente de nos produits conditionnés à notre marque, Cook et Herbier de France, c’est vraiment un autre métier. Et puis il y a quelque chose dans la lettre de motivation d’Anna qui nous incite à tenter l’aventure.

En Septembre, cette fois nous sommes vraiment au complet. Nous avons emménagé il y a un an tout juste, et nous savons que nous serons très vite à l’étroit. Les terrains de la zone où nous sommes installés sont en train de se vendre assez vite, et nous décidons de nous porter acquéreurs de la parcelle voisine de la nôtre. Nous demandons à nos banquiers de nous faire un prêt, dont nous n’aurons au final pas besoin, puisque ce sont nos actionnaires, Jean-Marc Berthaud le président du Conseil de Surveillance et Dominique Dehouck qui vont assurer le financement. Nous créons une société civile immobilière dans laquelle Arcadie est majoritaire, puisque Dominique Dehouck a prêté à Arcadie l’argent nécessaire pour qu’Arcadie reste majoritaire, lui-même et M. Berthaud détenant le reste des parts.

En automne, nous rajoutons à notre gamme les fruits confits que nous avons découverts chez un petit producteur de Naples : un travail artisanal, une excellente qualité gustative, mais une communication très difficile, artisanale elle aussi en quelque sorte, ce qui va nous poser dans les années à venir de gros problèmes. Gestion des stocks très difficile, problèmes de rupture des stocks… Nos clients grossistes ont des difficultés à supporter les conséquences sur les ventes d’un tel artisanat. Pourtant qu’est-ce que c’est bon, un bâtonnet de gingembre cristallisé avec un carré de chocolat noir amer…

2007 — Cela menaçait depuis plusieurs mois, mais ça y est l’orage éclate. Stéphane, qui travaille à Arcadie depuis dix ans bientôt, Stéphane en a assez, il a tout vu, il s’ennuie, il râle, décourage ses collègues et finit par faire consciemment ou non, la faute de trop. Nous choisissons de le licencier. Auparavant nous l’inscrivons dans une formation financée par Arcadie qui va lui permettre de passer, comme il le souhaitait depuis longtemps, son “permis poids-lourds”, ce qui devrait lui permettre de se reclasser.

Un deuxième bébé s’annonce chez Laurence et Matthieu et nous allons devoir nous passer de Laurence pendant plusieurs semaines. C’est Jean-Michel Bott qui va relayer, puisque nous constatons encore une fois qu’une femme en congé de maternité est “irremplaçable”. En effet la durée de l’arrêt est telle qu’à peine formée, la remplaçante doit repartir, ce qui ne sert pas à grand chose.

Une rencontre étonnante, avec un livre, marquera notre année : “Homme d’affaire malgré moi” d’Yvon Chouinard, fondateur de l’entreprise Patagonia. C’est Jérôme qui nous a apporté le livre et nous sommes tous conquis. Nous travaillons dessus, et cherchons à comprendre en quoi nous avons la même histoire, en quoi nous sommes différents, et quelles sont les idées que nous pouvons reprendre à notre compte. L’idée d’une “crèche” commence à germer dans nos têtes.

Cette année-là, nous menons une étude parmi les salariés, pour évaluer la possibilité de mettre en place une mutuelle.

Nous reprenons l’étude sur la Regal’iss, un extrait de réglisse soluble. C’est Virginie qui est à la manoeuvre ; elle fait des essais très variés de recettes de Regal’iss. Avec l’aide de Driss, ils expérimentent à tout va. Quelques étudiants québécois de l’université de Montpellier, réalisent leur mémoire de fin d’études sur ce sujet…

Les ventes cette année redémarrent de façon tout à fait satisfaisante, résultat sans doute du travail de notre équipe Recherche Développement et des commerciaux. Conséquence, fin juin 2007, nous avons, enfin, un beau bilan.

En automne, branle-bas de combat, tout le monde à son poste… Les commandes dépassent nos possibilités de production, les ateliers sont débordés, nous faisons appel à des CAT pour compléter, mais cela ne suffit pas. Nous sommes obligés de faire des heures supplémentaires, de rationaliser encore le travail, de commander de nouvelles machines, d’embaucher… c’est la surchauffe !

2008 : Attention, on va rouler !

… et cela s’accentue début 2008, nous n’avons pas le temps de souffler ! Il faut faire plus de stocks, mais plus de stocks c’est aussi plus de place. Nous resserrons les racks, les grandes étagères (4 mètres de haut), sur lesquelles sont rangés les produits, pour en mettre une ligne supplémentaire. Tout simple, dit comme ça, mais si on réalise que pour les déplacer il faut les vider… on comprend que ce n’est pas simple du tout !

Un bébé s’annonce chez Virginie qui part en congé de maternité en début d’année, Anna fera de même en fin d’année, l’une partant une semaine avant que l’autre ne revienne, les bébés décidément aiment bien Arcadie ; vingt enfants sont nés dans les familles des salariés d’Arcadie depuis 1995. Nous commençons à envisager sérieusement la création d’une crèche d’entreprise.

Fin Juin 2008, l’année a été suffisamment bonne pour que nous puissions distribuer à tous les salariés une prime qui va faire des heureux, juste avant les vacances d’été !

Beaucoup de mouvements de personnel cette année. Nous avons essayé d’embaucher “des jeunes des quartiers” comme on les appelle. Mais la greffe ne prend pas à tous les coups. Il faudrait des actions concertées entre les divers services sociaux à qui les jeunes ont affaire. Dans le cas contraire les uns détruisent ce que les autres essayent de construire. L’un d’entre eux est ainsi incarcéré deux mois pour une vétille, alors qu’il vient d’être embauché par Arcadie sur un contrat à durée indeterminé, l’autre se voit dépouillé de tout son avoir, pour rembourser des dettes de contraventions anciennes, détruisant d’un coup le fragile équilibre… Quand les gendarmes sont compréhensifs, c’est le juge qui exagère, et parfois c’est le contraire…

Dans les bureaux deux nouvelles recrues : Marie, qui va prendre en charge le secteur “social”, salaires, charges, formation, assurances, ainsi que le suivi de la partie administration du capital, et Delphine, qui va seconder Jérôme au commercial vrac. Marine, qui était chargée de ce travail reprenant le poste d’Anna partie en congé de maternité. Un petit coup de Tétris plus tard, chacun est à son poste. Pour améliorer les conditions de travail dans ce grand bureau nous achetons de jolies étagères en chêne qui cloisonnent un peu les différents espaces.

Nous profitons de l’été où les ventes se calment, enfin, pour remplir nos stocks… et souffler un peu.

Puis c’est la rentrée et les projets que nous échafaudons à nouveau : construire de nouveaux bâtiments, pour abriter les stocks vrac, transformer nos actuels locaux de stockage en ateliers de conditionnement, construire enfin, une crèche pour les bébés à venir…

Pour cela il faut des terrains, des financements… justement au moment ou la bourse se casse la figure, où l’économie mondiale abat pavillon… Que va-t-il advenir ?

2009 — Début 2009, c’est Benjamin qui  monte à bord ; ingénieur formé à l’Agro de Rennes, comme Virginie, il va s’occuper de gestion de production des ateliers avec Laurence.

À la pause, quand les employés sortent des ateliers, on les entend rire et blaguer : une bande de pêcheurs-chasseurs se sont fait leur nid dans Arcadie, chacun essayant de faire embaucher qui son cousin, qui son mari… Ce qui n’empêche pas complètement parfois les “coups de gueule”, les petites rumeurs, les histoires… Mais dans ces temps où paraît-il c’est la crise, chacun savoure la chance de travailler ici.

Morale de cette histoire : “on ne commande au vent, qu’en lui obéissant…”